Le dualisme corps-esprit : une vieille question, encore active en médecine
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Il y a le corps que le médecin examine et le corps que le patient habite. La phénoménologie appelle le second le « corps vécu ». Cette distinction, empruntée à la philosophie allemande du début du XXe siècle, traverse toute la littérature de réflexion sur la médecine, y compris celle que conserve ce site.
Un médecin qui palpe un abdomen, lit une radiographie, mesure une tension, s'adresse à un corps qui est un objet parmi les objets du monde : mesurable, comparable à une norme, descriptible dans un langage partagé. C'est le corps de l'anatomie et de la physiologie, et sans lui la médecine n'existerait pas.
Le patient, lui, n'a pas ce corps-là : il l'est. Il ne perçoit pas un estomac, il éprouve une pesanteur ; il ne constate pas une amplitude articulaire réduite, il rencontre un geste devenu impossible. Ce corps éprouvé de l'intérieur, la tradition phénoménologique allemande l'appelle Leib, par opposition au Körper, le corps-chose. Le français traduit habituellement par « corps vécu » et « corps objectif ».
La distinction est élaborée par Edmund Husserl au début du XXe siècle, dans le cadre de sa phénoménologie. Elle est reprise et développée en France par Maurice Merleau-Ponty, dont la Phénoménologie de la perception (1945) fait du corps le lieu même de notre rapport au monde : nous ne percevons pas d'abord un espace où nous placerions ensuite notre corps, c'est à travers lui que l'espace prend sens.
Sur le terrain médical, c'est Georges Canguilhem qui en tire les conséquences les plus fortes. Dans Le Normal et le Pathologique (1943, augmenté en 1966), il soutient que la maladie n'est pas simplement un écart quantitatif par rapport à une norme statistique, mais une modification de la manière d'exister : le malade n'est pas un homme normal avec une variable déplacée, c'est quelqu'un dont les normes de vie ont changé.
Un exemple suffit à en montrer l'utilité. Un patient consulte pour une douleur chronique invalidante ; les examens sont normaux. Trois lectures sont possibles.
La troisième lecture n'est pas une échappatoire. Elle correspond à ce que la médecine de la douleur a établi depuis plusieurs décennies : l'intensité éprouvée d'une douleur n'est pas proportionnelle à l'importance de la lésion, et la douleur chronique constitue un phénomène propre, avec ses mécanismes de sensibilisation.
Cette notion est fréquemment mobilisée dans les écrits de médecins qui pratiquent l'homéopathie, et elle occupe une place importante dans plusieurs textes du fonds documentaire conservé sur ce site. Il faut être précis sur ce que cet usage peut et ne peut pas établir.
La distinction du corps vécu et du corps objectif décrit très bien pourquoi un patient peut se sentir mieux après une consultation attentive, et pourquoi une thérapeutique qui donne du sens à ce qu'il éprouve produit un soulagement réel. Elle appartient de plein droit à la philosophie de la médecine.
Elle ne dit en revanche rien de l'activité pharmacologique d'une préparation. Un raisonnement qui passerait de « la médecine objective néglige le corps vécu » à « donc les hautes dilutions agissent » commet un saut qu'aucune analyse phénoménologique n'autorise. Le premier énoncé est une critique épistémologique ; le second est une affirmation empirique qui se teste, et qui a été testée.
Elle l'est indépendamment de tout débat sur l'homéopathie. La médecine contemporaine dispose d'instruments d'une finesse inédite, et elle rencontre en même temps une demande croissante de reconnaissance de l'expérience subjective : douleurs chroniques, fatigue, symptômes fonctionnels, séquelles durables d'infections. Les travaux sur la décision partagée et sur les mesures rapportées par les patients tentent de faire une place, dans le langage même de la médecine des preuves, à ce que la phénoménologie appelait le corps vécu.
Non, c'est un terme de philosophie, issu de la phénoménologie allemande. Il est employé en sciences humaines de la santé et dans la littérature de réflexion sur la médecine, pas dans la nomenclature clinique.
Elle est souvent invoquée dans ce sens, mais elle ne le permet pas : décrire une dimension négligée de l'expérience du malade ne démontre l'efficacité d'aucun traitement particulier.
Le Normal et le Pathologique de Georges Canguilhem est le texte d'entrée le plus accessible pour un lecteur intéressé par la médecine ; la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty en donne l'arrière-plan philosophique.
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